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« La posture du Lion »


 

« La posture du Lion »


thème : La Mort partie 2
Conférence donnée par Jaya Yogācāra en cours de méditation du vend 22 fev 2018
Nous avons, lors de la dernière conférence, abordé le grave sujet de la mort.
Un forum de retour à la conférence mise en ligne, a semblé vouloir éviter le sérieux du sujet en nous incitant à revenir à la joie de la pratique. D’autres forums ont su quant à eux rectifier le tir et rappeler la nécessité, dans l’enseignement spirituel, de regarder les choses en face.
Je vous l’ai déjà dit longuement dans la conférence voir « Urgence », attention aux discours positivistes et optimistes, aux modes de pensée préfabriqués spiritualistes du moment.
Cela ne veut pas dire que nous soyons des gens taciturnes qui ne parlons que de sujets graves. Les pratiquants du Centre Jaya allient au sérieux de leur pratique, bonne humeur, respect mutuel et fraternité.
C’est justement de cette fraternité de destin qui concerne chacun d’entre-nous dont je parle.
Je vais donc poursuivre la réflexion sur ce sujet.

Le poète Djalâl Ad-Dîn Rûmi disait ceci :
« Notre mort, c’est nos noces avec l’éternité »

La mort, pour les êtres spirituels, se doit d’être un grand moment, un grand passage qui permet de s’établir définitivement dans notre véritable nature. Sans pratique spirituelle, le commun des mortels est désemparé face à la mort. Peu d’hommes l’abordent de façon créative. Notre propre mort semble être un avenir qui n’arrivera jamais. Les hommes ordinaires se présentent devant la mort bien souvent en état "d’impréparation".
Ce n’est pas le cas chez les chercheurs spirituels.


Dans le bouddhisme tibétain par exemple, de nombreuses pratiques visent à préparer la connaissance des « Bardo » durant la vie afin d’obtenir une solide assise spirituelle permettant le passage des « bardo de la mort ».
Le développement spirituel rendra l’expérience plus aisée.
Le terme « Bardo », qui vient du mot sanskrit antarābhava अन्तराभव, désigne un intervalle temporel marqué d’un début et d’une fin.
Le terme va donc s’appliquer à certains types d’expériences, allant du nombre infini des expériences de la vie à celles plus définies comme les expériences fondamentales de l’existence, telles le bardo de la naissance, celui du rêve, celui de la méditation, etc.
C’est dans cet ordre d’idée, que la mort chez les tibétains présente trois bardo,
- celui du moment de la mort, à savoir le début du processus de la mort jusqu’à la mort effective,

- le bardo de la nature en soi, à savoir la mort et les apparitions post-mortem,

- et le bardo du devenir, à savoir depuis la fin de la précédente existence jusqu’à la prochaine naissance.

Nous sommes là dans une culture qui repose sur le karma कर्म et le dharma धर्म.
Dans le bouddhisme, le but est de devenir un bodhisattva qui signifie « être promis à
l’Éveil ». Le terme vient du sanskrit बोधिसत्त्व, bodhi-sattva (« existence éveillée, être éveillé »), de बोधि bodhi (« éveil ») et सत्त्व sattva (« être »).

Dans le bouddhisme Vajrayāna वज्रयान, le bodhisattva n’entre pas en Nirvāṇa ‎ ‎निर्वाण, (Samādhi समाधि chez les hindous), mais reste dans le saṃsāra संसार, le monde, afin d’aider tous les êtres à se libérer de la souffrance. C’est une démarche de libération collective, au contraire du bouddhisme hīnayāna हीनयान où l’on recherche la libération pour soi-même principalement.

Le Buddha बुद्ध affirmait ne soutenir aucune doctrine et n’enseigner que ce qui se rapporte à la souffrance, à son origine, à sa disparition et à la voie qui permet son extinction. Cette cessation de la souffrance Nirodha निरोध conduit à la libération finale Nirvāṇa.
"Saṃsāra" signifie « ensemble de ce qui circule », « transmigration », « transition » « courant des renaissances successives ». Dans le bouddhisme, tout comme dans l’Hindouisme, d’où le Bouddhisme est issu, il s’agit du cycle des existences conditionnées successives, soumises à la souffrance, à l’attachement et à l’ignorance. Ces états sont conditionnés par le karma.
Au-delà des concepts de karma et de réincarnation, spécifiques à ces philosophies spiritualistes, il est des vérités communes aux non initiés.

L’état d’esprit que nous aurons dans l’expérience de la mort va être déterminé par l’état d’esprit que nous aurons développé durant l’existence.

Si nous arrivons à diminuer la douleur de la souffrance voir " Le Point de Tangence ", porter les actes de la vie et leurs conséquences sans nous asservir à des aspects négatifs, aux passions démesurées, aux attachements de tous ordres, aux illusions, à la pensée erronée, etc., nous pourrons développer au moment de la mort une pensée plus sereine, bien sûr sous certaines conditions violentes extérieures.
Pour ceux qui n’ont pas de pratique spirituelle ou du moins qui n’ont pas développé l’intériorité, voire la créativité, ils risquent fort d’être désemparés devant ce passage incontournable.
Les tibétains proposent trois manières de mourir .

Observons les en les replaçant dans leur contexte culturel et cultuel.

- La première façon concerne ceux qui ont un peu développé une démarche intérieure, mais n’ont pas l’expérience de la "nature de l’Esprit". La meilleure attitude conseillée pour ceux-là est de mourir en gardant à l’esprit la pensée « d’un champ pur, d’un espace pur ».
On invite à faire au préalable les offrandes de ses biens au divin. Puis on pense « Je vais bientôt mourir, puisse-je renaître dans l’espace pur, en présence du divin".
On garde l’idée sur cette idée et l’on meurt dans cet état d’esprit.
Tout doute doit être enlevé sur la non-possibilité de renaître dans ce champ pur. C’est, nous dit Bokar Rimpotché, la force de cette détermination, la confiance et la foi dans le divin, (ici Buddha), qui peut rattraper tous les actes négatifs et permettre la résurgence dans cet espace pur.

Dans le bouddhisme, cet espace pur est l’espace de compassion et d’éveil pour tous auquel le Buddha a travaillé sur son cheminement de son propre Éveil.

- La deuxième façon de mourir concerne la personne ayant déjà une certaine connaissance de la "nature de l’esprit". Il lui est recommandé alors de mourir en gardant à l’esprit la motivation du «  don et de la prise en charge ».
Cette méthode s’appuie sur la souffrance pour en tirer profit.

La mort est l’angoisse absolue. Si le mourant pense qu’il n’est pas le seul à souffrir et que tous les êtres connaissent cette même souffrance non désirée, alors il peut développer la compassion pour tous ces êtres. C’est typique au bouddhisme,
On invite à formuler la pensée suivante : « Que mes angoisses et mes souffrances permettent aux autres de ne pas les subir. J’accepte de prendre dans ma souffrance les souffrances de tous les êtres qui meurent ».

La visualisation du don est alors nécessaire.

On l’associe au souffle. Lorsqu’on inspire, on pense qu’on inhale une lumière noire qui porte les souffrances de tous les êtres. On pense qu’on les accepte et qu’elles se fondent en nous. Lorsqu’on expire, on pense au contraire qu’on souffle une lumière blanche chargée du bonheur, du mérite et de tous les aspects positifs de notre esprit. La lumière blanche les porte à tous les êtres et les leur donne. On pense alors qu’ils les reçoivent, sont soulagés et heureux.
On fait plusieurs fois cette visualisation. Mourir ainsi est extrêmement bénéfique, nous dit le lama. C’est extrêmement altruiste.


- La troisième façon enfin est celle qui consiste à mourir en demeurant dans le mode "d’être de l’esprit".
Elle est considérée comme étant la plus haute manière de mourir. C’est l’état de demeurer sans distraction dans l’essence de l’esprit, de l’absolu, en étant au-delà de l’illusion. Cela rejoint le travail Vedantique et le travail du Jñāna ज्ञान yogi योगी, basé sur le discernement métaphysique.
Qu’est-ce que la souffrance, Qu’est-ce que la mort ?
Elles sont les choses appartenant à la manifestation Prakṛti प्रकृति, appréhendée par le mental Manas मनस् couvert d’illusion.
Les phénomènes de la vie présentent cette nature illusoire. Dans l’esprit vide, Śūnyatā, शून्यता, la vacuité bouddhique, voire Brahman ब्रह्मन्, l’absolu hindou, il n’y a en réalité pas de mort. Personne ne meurt, personne ne souffre, il n’y a pas de crainte dans l’absolu. La naissance et la mort y sont illusoires.
L’esprit est en fait immortel.
Quant au corps, c’est un conglomérat des éléments temporels et périssables.

Seul l’Ātman आत्मन्, notre véritable nature, est immortel.
Souvenez-vous dans la conférence « Je suis l’Océan », le sujet portait sur la connaissance de Soi, voire du Soi, l’Ātman. Nous y avons vu comment l’éveil spirituel est le processus qui permet de s’éveiller à sa vraie nature, à son moi profond et identique à l’absolu, ce que les yogis appellent le «  Je profond  ».
Le « Je profond », est ce principe fondamental, immuable et inchangé en nous depuis l’enfance et qui sous-tend le « Je personnel  » défini par l’égo, le mental et les émotions, ce dernier nous enfermant dans une histoire personnelle et subjective.

D’un point de vue Vedantique, on considère qu’il y a dans la nature humaine et individuelle, deux types de conscience. La conscience subjective et la conscience objective.

La conscience objective est en nous la dimension absolue de la conscience.
La conscience subjective est une conscience de l’attention, de nature bipolaire, faite de la conscience des objets d’une part et de la conscience du « Je » d’autre part, à savoir sa dimension subjective.
Souvenez-vous, l’éveil de la conscience absolue arrive lorsque la conscience d’attention subjective n’est plus orientée vers les objets du monde .
Ce phénomène est obtenu par la dissolution profonde dans la méditation, mais surtout dans le samādhi. Le samādhi n’est rien d’autre qu’une mort à son individualité, le samādhi étant aussi en Inde, la mort elle-même.
Pour les bouddhistes, en terme de vacuité, de souffrance, de saṃsāra, suivre ces instructions, à savoir mourir l’esprit absorbé dans sa véritable nature, immortelle, est la façon supérieure à toute autre approche.
C’est aussi donc celle du yoga.
L’Éveil peut être donc obtenu lors de ce grand passage.

Maintenu dans la claire lumière pour les bouddhistes, en pleine conscience pour les yogis, lorsque vient la mort et en dédiant le mérite de son activité positive au monde, il est possible de parvenir à l’Éveil.
Bien sûr, dans le yoga tantrique, hindouiste ou tibétain, les pratiques tantriques au moment de la mort vont rajouter des techniques particulières afin de faire le transfert de la conscience et de l’énergie et les diriger hors du corps pour les réorienter vers des champs spécifiques.

Ces techniques tantriques nécessitent un entrainement durant l’existence et la maîtrise de certains mudrā मुद्रा, de techniques de visualisation, de la maitrise des prāṇāyāma प्राणायाम et des Nāḍī नाडी afin d’unir le souffle à l’esprit et les orienter dans la direction voulue.
Aucune improvisation n’est possible au dernier moment, bien entendu.


Qu’elle est alors la position du yogi, du lama, du moine, du pratiquant, dans ce grand moment ?
Pour un pratiquant du Dharma, le mieux est de mourir assis en méditation.

Il existe des témoignages de ces lamas tibétains, de ces tantrikas de l’Inde, quittant leur corps en pleine méditation et qui échappent à la putréfaction pendant très longtemps après leur mort.

voir sur le lien suivant :
https://www.indiadivine.org/2700-year-old-yogi-samadhi-found-indus-valley-civilization-archaeological-site/

Si la posture de méditation n’ est pas possible, une autre position pratiquée chez les lamas est une posture appelée " la posture du Lion", qui n’a rien à voir avec nos variations posturales de Siṁhāsana सिंहासन du hatha yoga.

Cette position est celle adoptée par le Buddha lorsqu’il quitta ce monde.
En voici la description donnée toujours par Bokar Rimpotché ;
- Le corps est allongé sur le côté droit. La main droite est placée sous la joue droite, le bras gauche est posé le long du flanc gauche. La face du corps tournée vers le Nord.
Voici en tous les cas, la représentation la plus communément représentée du Buddha.
.
Mais, selon les initiés, chaque doigt de la main droite obstrue un organe des sens ; le pouce sur l’oreille, l’index sur l’œil, le majeur sur la narine et l’annulaire et l’auriculaire sur la bouche. Nous avons là, la pratique partielle du Yoni mudrā योनि मुद्रा du yoga.

Je ne vous invite pas forcément à prendre cette posture pour votre sieste, ou du moins la prendre sans le mudra de la main, sans quoi, vous feriez peut-être l’expérience en effet du grand passage plus vite que prévu, et peut-être pas tout à fait préparé...

Hari Om tat Sat

Jaya Yogācārya


Bibliographie :
- « Mort et Art de mourir dans le bouddhisme tibétain » de Bokar Rimpotché aux Edts Claire Lumière.
- « Le corps du Méditant » de Michel Ramdom ay Edts Albin Michel.
- Commentaire et adaptation de Jaya Yogācārya

 

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