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Le Proto-Siva

Cela fait des décennies que je vous parle du couple Śiva-Śakti शिव शक्ति, non pas dans le but de vous rallier à la pratique religieuse hindouiste, mais bien, vous en présenter, à vous, pratiquants du yoga, sa dimension métaphysique spiritualiste et vous permettre de faire le pont entre les grands concepts métaphysiques yoguiques et votre pratique d’éveil de l’énergie et de la conscience.

Après vous avoir longuement parlé de la Śakti suprême et en avoir fait, durant des années, l’approche en cours par l’incontournable symbolique de Lalitā Tripura Sundarī ललित त्रिपुर सुन्दरी - approche loin d’être finie d’ailleurs - je vais revenir sur l’iconographie de l’autre grand principe allié à la conscience, à savoir Śiva.
Nous allons cependant devoir poser quelques bases historiques de l’Inde et de l’hindouisme pour comprendre l’avènement du culte de Śiva.

L’hindouisme est considéré comme une orthopraxie, à savoir une pratique, une conduite qui est en conformité avec les rites prescrits par la religion.
Sanātana-dharma सनातन धर्म signifiant « la loi éternelle » est cet hindouisme spécifique de l’Inde. Tout individu né dans ce pays, appartenant à une caste et ne professant pas une autre religion, tel le bouddhisme, le christianisme, etc., est considéré comme un hindou, quel que soit son degré de foi et de dévotion.

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On ne peut donc pas se convertir à l’hindouisme sauf si on choisit des voies ascétiques ou monastiques, permettant de transcender l’appartenance à la société.
Malgré tout, aujourd’hui, existent de nombreuses communautés se revendiquant de l’hindouisme dans d’autres pays, ce qui pose problème aux fondamentalistes.

L’hindouisme n’a pas pris forme uniquement dans le continent Indien mais dans tous les pays limitrophes qui constituent « l‘Asie du Sud », composée de l’Afghanistan, du Bangladesh, du Bhoutan, de l’Inde, des Maldives, du Népal, du Pakistan et du Sri Lanka.
C’est au XVI° s après le débarquement de Vasco de Gama sur les côtes de Malabar que les contacts avec l’Europe vont augmenter dans les échanges d’épices et de pierres précieuses. Les voyageurs européens voyaient dans les divinités hindouistes des cultes étranges et diaboliques. La côte de Malabar est une portion du littoral de l’Inde. Elle est située dans le sud-ouest de la péninsule indienne, entre le territoire de Goa au nord et le cap Comorin au sud et forme essentiellement le rivage des États du Kerala et du Karnataka.
La première grande civilisation apparue en Inde est « la civilisation de l’Indus  » ou harappéenne du nom de la ville antique de Harappa.
C’est une civilisation de l’Âge du bronze dont le territoire s’étendait autour de la vallée du fleuve Indus, dans l’ouest du sous-continent indien (le Pakistan moderne et ses alentours).
Cette civilisation s’étendra environ de moins de 4000 av. J.-C. à plus 2000 av. J.-C avec une période de maturité de 2600 av. J.-C. à 1900 av. J.-C, ses racines plongeant malgré tout dans une période néolithique vers 7000 ans av JC.

Il reste aujourd’hui un millier de sites archéologiques témoignant d’une civilisation urbaine avancée. On suppose que cette civilisation a eu des liens avec les cultures ultérieures du sous-continent indien, tels les Ārya, आर्य (Ārya signifiant nobles), détenteurs de la culture Védique et qui constituera le fondement de l’Hindouisme.
C’est dans des sites archéologiques de cette civilisation de l’Indus que nous trouvons des grands bains sans doute aux fonctions rituelles, des autels de feu évoquant les sacrifices ultérieurs védiques d’Agni अग्नि, des sceaux représentant des figures proches de ce que sera ultérieurement le dieu Śiva.
Un sceau du site Mohenjo Daro, 2500 av J.C, illustrant cela est une des plus anciennes représentation d’un yogi en posture assise, les plantes de pieds se rejoignant, les genoux au sol et les mains posées sur les genoux.
Cette figure aux trois visages porte une coiffure à cornes de bovidé.
La multiplicité des visages est un trait commun des principales divinités de l’hindouisme et le taureau Nandi नन्दि est le Vāhana वाहन, le véhicule du dieu Śiva.
Quatre animaux entourent le personnage, un buffle, un rhinocéros, un éléphant et un tigre. Śiva sera nommé plus tard seigneur des animaux, Paśupati पशुपति.
En réalité, les « pashu » sont les animaux domestiques. Ce mot d’ailleurs doit être interprété aussi dans le sens symbolique « d’ âmes » et métaphysiquement et ultérieurement, par le sens « enchainés par le Pāśa पाश, le nœud coulant des trois états de "non éveil". (Voir concept d’Adhyāropaṇa अध्यारोपण).
Si ce sceau est une préfiguration du dieu Śiva ultérieur, il est en tous les cas déjà associé aux pratiques du yoga.

La civilisation des Aryens suivit donc celle de l’Indus. Ces populations parlaient les langues indo-européennes et sont connues pour leurs textes sacrés les Vedas, textes de référence incontournables pour l’hindouisme.

Les langues indo-européennes sont les langues d’Europe et d’Asie qui ont une origine commune, (sanskrit, hittite, iranien, arménien, grec, latin, langues romanes, langues slaves, germaniques, baltes, celtiques ...).
En ce qui concerne l’Inde, le Dravidien en est exclu. Les peuples dravidiens, également appelés Dravidiens, désignent parmi les peuples non aryens et non himalayens en Inde, ceux parlant des langues dravidiennes. Nous les trouverons plutôt dans le sud de l’Inde (tamoul, telougou, malayalam, kannada).
L’origine des langues dravidiennes est mal connue. L’écriture tamoule contemporaine serait dérivée de l’écriture brāhmī, qui est également la source des écritures du groupe linguistique indo-aryen. C’est l’empereur Aśoka, converti au bouddhisme, qui fit graver en écritures brāhmī et prākrit des instructions spirituelles. Au cours des siècles, l’écriture brāhmī a évolué différemment selon les régions pour former les différentes écritures servant aux langues, aux littératures régionales et pour finir au sanskrit.
Voir conférence « Mémoire et langage »

On a tenté de relier les langues dravidiennes à la civilisation de la vallée de l’Indus, dont les habitants se seraient dispersés après la chute de cette civilisation.
Or on ne connaît pas la langue de la vallée de l’Indus. Pourtant, des indices le suggèrent telle l’iconographie yogique du sceau « proto-Śiva » du site Mohenjo-Daro dont nous parlions précédemment et ses symboles graphiques non encore élucidés.

Revenons donc aux Aryens.
Les Aryens désignent les populations d’Iran et du nord de l’Inde parlant les langues indo-européennes. Les nazis, dans leur quête dévastatrice de transcendance, ont repris ce terme en tant que concept de la race pure et supérieure.
C’est avec les Arya que l’histoire littéraire de l’Inde et de l’Hindouisme va commencer en s’appuyant sur les textes sacrés des Vedas. Ils sont l’expression naissante de la religion védique, cette dernière relevant plutôt à ses débuts, de l’esprit du chamanisme, dans le principe de médiation entre les humains et les esprits.
Les historiens ne s’accordent pas sur l’origine des Aryas, certains les faisant arriver du nord de l’Iran vers 1500 av J.C comme des conquérants ayant soumis les dravidiens ensuite.
Une autre théorie semble indiquer une continuité culturelle de la vallée de l’Indus et ferait remonter les Vedas à une période beaucoup plus ancienne, vers 3000 av J.C (évènements décrits dans des descriptifs astrologiques )
Il est commun de rencontrer 4000 ans de datation pour les Vedas, soit remontant à 2000 av J.C.

L’ensemble des Vedas constitue « Le Veda » वेद, à savoir, « la vision » ou « la connaissance ».
Selon la tradition, ces textes ont été révélés par l’audition, Śruti श्रुति, aux sages indiens nommés ṛṣi ऋषि, chantre-auteur des hymnes védiques. Le chantre dans un service religieux est une personne qui célèbre quelque chose ou quelqu’un, un poète, un voyant, un démiurge, un créateur, un patriarche, un sage, un ascète, un ermite.

Dans la tradition védique, Prajāpati प्रजापति est une des divinités importantes.
Il est le géniteur par excellence. Il est le père ou seigneur des créatures, père des Devaदेव, les dieux mais aussi des Asura असुर), les démons.
Dans la littérature ultérieure, Prajāpati est identifié avec le dieu créateur Brahma ब्रह्मा, mais le terme désigne également de nombreux dieux différents, en fonction du texte hindou, tels Agni अग्नि, Indra इन्द्र et bien d’autres, reflétant la diversité de la cosmologie hindoue
Dans la littérature classique et médiévale, donc ultérieure, Prajāpati est assimilé au concept métaphysique appelé Prajāpati-Brahman (Svayambhu Brahman), voire Brahman lui-même.

Agni reste cependant une des principales divinités pour les Arya.
Il est le feu du sacrifice, acte fondamental du culte védique.
Agni se présente sous trois formes : le feu, la foudre et le soleil.
Dans la littérature védique, Agni est un dieu majeur souvent invoqué avec Indra et Soma सोम. Agni est considéré comme "la bouche des dieux et des déesses" et le support qui leur transmet les offrandes dans un homa होम, rituel votif, à savoir rituel au cours duquel est fait un vœu.
Dans l’hindouisme, Agni est un des dieux principaux, que l’iconographie représente chevauchant un bélier.
Agni est aussi vénéré dans le bouddhisme ésotérique.

Soma, quant à lui, est un mot sanskrit qui désigne dans le védisme une plante et un breuvage rituel. Ce mot est construit sur la racine SU - qui signifie « presser, pressurer, écraser pour extraire un suc », et le suffixe -ma par lequel se construisent des noms d’action.
À son origine, le soma a été placé « sur la montagne » par Váruṇa वरुण, « ordonnanceur » de la Terre, et consommé par Indra, pour faire de lui le roi des dieux.
Il était censé donner l’immortalité aux dieux. Cette boisson est passée dans la culture humaine à travers ses prêtres. Soma est devenu l’ Amṛta अमृत , boisson proche de l’ambroisie de la mythologie grecque, source d’immortalité.

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Váruṇa est lui aussi une des divinités les plus importantes du panthéon du védisme en tant que dieu du ciel, du « serment » et de l’ordre du monde.
Il devient dans l’hindouisme le dieu de l’océan, le gardien de l’orient, le Lokapālaलोकपाल, de l’ouest.

Pour revenir au « Veda », cette « connaissance révélée » a été transmise oralement de brahmane à brahmane au sein du védisme, du brahmanisme et de l’hindouisme jusqu’à nos jours sur une période indéterminée.
Le passage du védisme au brahmanisme commence avec la rédaction des (Brāhmaṇa ब्राह्मण, spéculations rituelles en prose. Ensuite, la transition du brahmanisme à l’hindouisme s’accompagne de la rédaction des Āraṇyaka आरण्यक puis des Upaniṣad उपनिषद्.
Parfois, chacun des Vedas est subdivisé en quatre parties dont la première est constituée par les Saṃhitā संहिता (les mantras).
Les Saṃhitā sont les recueils se préoccupant de la prononciation exacte des mantras qui les précèdent. Les Brāhmaṇa, signifiant : "qui cherchent l’essence pure du Brahman", sont les livres mystiques et leurs explications psychologiques. Les Āraṇyaka sont les textes explicatifs des rites. Les Upaniṣad, « l’essence même des Vedas » sont la synthèse finale, le nectar philosophique de chacun.
L’ensemble des Upaniṣad constituant l’essence pure du Vedanta.

La compilation de ces textes est attribuée au sage Vyāsa, et les parties les plus récentes des écritures du Veda dateraient du Ve siècle av. J.-C.
Ce corpus littéraire, un des plus anciens que l’on connaisse, est la base de la littérature indienne. Ces textes traitaient principalement du rituel et de philosophie.
« La tradition du chant védique  » a été inscrite en 2008 par l’UNESCO sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

La tradition hindoue nomme « Triple Veda » l’ensemble des trois premiers recueils de textes. Un recueil de poèmes (stances) forme le Ṛgveda ऋग्वेद. Un recueil de chants rituels forme le Sāmaveda सामवेद, une collection de formules sacrificielles, le Yajur Veda यजुर्वेद. Une famille de brahmanes nommée Atharva अथर्व donne ensuite son nom à l’Atharva-Veda, livre de magie blanche et noire, qui est accepté finalement et constitue le « Quadruple-Veda ».

Les dieux des Aryas deviendront marginaux dans le panthéon hindou ultérieur. Ils seront surtout représentés dans les temples comme les gardiens des points cardinaux,
les Aṣṭa Dikpāla अष्ट दिक्पाल, les huit gardiens auxquels s’ajouteront Ūrdhvā ऊर्ध्व et Adhaḥ अधः pour le zénith et le nadir respectifs et que les kriya avancés connaissant déjà dans leur étude du śrī yantra श्री यन्त्र.

La société Aryenne védique était basée sur l’accomplissement d’une vie heureuse et bien remplie sur la terre, en accord avec les forces de la nature.
Les rituels védiques évoluant considérablement dans l’exigence et la complexité, toute la société va s’en trouver transformée voire renforcée. Le Dharma धर्म va devenir la loi qui sous-tend aussi bien l’univers, la société que l’action individuelle au détriment de cette spontanéité de l’existence.
Nous y viendrons avec la période du Brahmanisme qui suivra.
Toutefois, ce qui restera commun à ces différentes périodes, c’est le sujet primordial de la création de l’Univers.
Et c’est là que Śiva prend toute sa place.
Bien que la représentation du sujet va varier considérablement selon les périodes, l’idée à la base est la même, à savoir la création du monde par deux entités :
Puruṣa पुरुष, le mâle et Prakṛti प्रकृति la femelle, le non caractérisé et le caractérisé.
Le caractérisé est en quelque sorte Śiva, Prakṛti étant la Māyā माया dans les Veda, la śakti dans les Āgama आगम.
De ces deux entités vont sortir les divinités principales, à savoir le créateur, le préservateur et le destructeur.
Ce principe omniprésent et suprême est Śiva, le seigneur suprême.
Maheśvara महेश्वर, Sadāśiva सदाशिव, Viṣṇu विष्णु, Brahmā ब्रह्मा, etc. sont en quelque sorte ses autres noms.
Dans le Vātula Mahātantra वातुल महातन्त्र, le Puruṣa est identique à Śiva.
Tattva तत्त्व, la réalité est divisée en trois parties. Śiva, SadaŚiva, et Maheśvara.
Le premier tattva est le Śiva tattva.
Il est le suprême des suprêmes, l’omniprésent, l’éternel, le très subtil. Il est si subtil qu’il ne peut être vu que par les yogis et les dieux.

Lorsque Śiva agit pour le bien du monde, il devient SadaŚiva ayant un seul corps, cinq visages et dix bras.
Chacun de ses visages est associé à une śakti, une énergie.
La première est Paraśakti, l’énergie suprême.
Elle est créée d’un millième de Śiva.
Adiśakti, l’énergie primordiale émane de Paraśakti, l’énergie suprême et ainsi de suite pour les trois autres.

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Paraśakti, l’énergie suprême est tellement subtile qu’il est impossible de la percevoir. Elle est aussi subtile qu’un éclair dans le ciel. Elle est donc dépourvue de forme.
En revanche, Adiśakti, l’énergie primordiale, bien qu’elle soit sans forme, apparaît sous forme d’un pilier lumineux.
Śiva est à l’intérieur du pilier, mais invisible.
C’est sous cette forme qu’il est le pilier à la base de la construction des trois mondes ( Oṃ bhūr bhuvaḥ svaḥ ) et devient le Jyoti liṅgaṃ ज्योतिलिङ्गं le linga lumineux qui siège au sommet du crâne dans le Sahasrāra cakra सहस्रार चक्र du yogi.
Śiva représente l’éternel surgissement de la conscience et c’est à ce titre-là que les yogis le vénèrent pour l’éveil de la leur.

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Voici à présent pour finir, un hymne anonyme du Xe siècle traduit du sanskrit par Alain Porte.

« S’il y avait un puits d’encre
bleue comme une montagne au crépuscule,
Et si l’océan en était l’encrier,
Et si la plume était la plus belle branche d’un arbre céleste,
Et que la terre soit le parchemin,
Sarasvatī elle-même pourrait écrire sans relâche d’âge en âge,
jamais elle n’épuiserait, Ô Seigneur,
l’immensité insondable de ta nature ! »

Hari Om tat sat
Jaya Yogācārya

Bibliographie :
 « L’hindouisme » de Giuliano Boccali & Cinzia Pieruccini aux edt Hazan
 « La mythologie Hindoue - Tome II -Śiva » de Vasindhara Filiozath aux Edts Agamat
 sources Wikipedia
 « Śiva, le seigneur du sommeil » d’Alain Porte aux éditions « Points ».
 Adaptation et commentaire de Jaya Yogācārya

©Centre Jaya de Yoga Vedanta La Réunion France

Remerciements à Cécile Pellorce pour les corrections.

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