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Brahmara Guphā, la cavité

Nous avons quitté Triveṇī, la belle oasis, il y a maintenant plusieurs semaines
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.
Une fois nos montures désaltérées et les voyageurs recentrés par quelques méditations, la caravane a repris sa route. Chacun a repris le rythme de la marche commune ou solitaire, en silence, le cœur lourd, après l’annonce des guides que nous sommes, de notre départ prochain de la contrée, dans moins de trois lunaisons.

Nous avons tant porté, tant guidé, tant soigné chacun d’entre-vous que vous pouvez sentir à cette nouvelle, que vous êtes soudainement renvoyé à votre propre existence et à votre propre force.
Lors de nos pratiques encore partagées, les sanglots retenus, l’humidité soudaine des cils, le rougeoiement des regards, la pudeur et l’effusion confondues chez certains, sont autant de témoignages de cet amour silencieux et respectueux qui nous unit.
Nous l’avions déjà partagé lors des grandes pūjā पूजा, ces cérémonies où la dévotion transcende l’égo, mais aussi dans les instants anodins de la pratique quotidienne, lorsque nos regards se parlent.
Jamais, nous n’en avions autant mesuré sa profondeur.
Cet amour était déjà là, nous le savions.
A présent, nous vivons un de ses grands moments.
Je souhaite vivement que nos intelligences mutuelles œuvrent afin que dans le futur, nous partagions à nouveau des instants heureux.
En attendant, aujourd’hui, devant vos peines, nous vous prenons dans nos bras et vous serrons fort contre nous, comme nous ne l’avions jamais fait, ayant toujours préservé la réserve et l’élégance relationnelle comme signes de respect mutuel.
L’amitié et l’amour furent le liant de notre action spirituelle.
Elle est loin d’être finie.
Quant au moment de se dire au-revoir et de se saluer en nobles guerriers que nous sommes, il n’est pas encore là.

Pour l’instant, nous avons à continuer la feuille de route du chemin entrepris.
Ainsi, nous avons rassemblé de nouveau nos bagages faits de cuirs usés ou de toiles colorées.
Certains ont pris l’essentiel pour la survie, d’autres des souvenirs fétiches ou des talismans, d’autres des marchandises précieuses à vendre ou à échanger.
Épices ou soies de l’Inde, ivoires anciennes d’Afrique, perles de la mer rouge, turquoises du Sinaï, résines et encens de l’Arabie, tous ces trésors se cachent dans les enseignements spirituels du Centre Jaya sous forme d‘Aphorismes, de Sūtra सूत्र, d’b उपनिषद्, de Tantra तन्त्र.
Ils n’ont pas de prix pour ceux qui les ont découverts, leur permettant de maintenir la conscience vigilante et l’œil visionnaire.
Voici les trésors de cette caravane depuis trois décennies.

Je vois dans vos regards la question suivante.
Mais que prend donc le guide dans sa sacoche ?

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Nous pourrions nous attendre à ce que le guide endosse le « look » du sage, le mot étant volontairement choisi. Nous pourrions alors lui prêter un bâton pour marcher, bâton doté de pouvoir de dissuasion. Il aurait une tenue simple et son baluchon léger ne contiendrait que l’essentiel, à savoir rien.
Il illustrerait ainsi ce qui fait sa différence avec un homme intelligent. Si le dernier sait résoudre les problèmes, l’homme sage les évite, d’où le peu d’affaires dans son bagage à gérer en vue de sa tranquillité.
Il lui faudrait surtout détenir le savoir sacré, la connaissance de la nature humaine, la compréhension des lois universelles et surtout la maitrise de lui-même.
Il lui faudrait atteindre le total détachement tel que la tradition yoguique le conçoit pour la sagesse.

Mais, de multiples formes comportementales et de sens selon les cultures et les époques définissent la sagesse chez l’humain.
La sagesse des Bédouins, celle des sorciers Mexicains, Africains, la sagesse des philosophes Grecs, la sagesse des Mandarins, la sagesse des Yogins, voire celle des Sages de la République, etc., sont autant d’exemples des divers points de vue du concept.

En vérité, peu de sages yoguin se trouvent parmi les sādhu साधु errants Indiens d’aujourd’hui.
Certains contemporains occidentaux et sans appartenance religieuse ou communautaire peuvent être, dans leur simple anonymat, des grands sages et parfois, des moines dans un āśrama आश्रम, être de véritables idiots.

La totale sagesse vient au guide lorsque la maturité spirituelle lui permet d‘exprimer son authenticité avec simplicité, en assumant la cohérence de son être, cohérence entre ce qu’il dit et ce qu’il fait, même si cette cohérence peut sembler son contraire.
Il sait où il va et ce qu’il fait. Il connaît le chemin.
Le guide se prépare à la sagesse véritable qu’apporte la totale liberté, continuant ou non à assumer sa guidance.

Tant qu’il lui faut conduire une caravane, le guide se doit d’avoir la totale maitrise de son mental et de son corps, mais il doit avoir dans sa sacoche, des armes.
Les armes des déesses, des śakti शक्ति courroucées ou paisibles, qui, par leur sabre (Khaḍga खड्ग) coupent les obstacles, par leur foudre (Vajra वज्र ) donnent l’énergie électro-pranique au corps, par le feu (Agni अग्नि) maintiennent la puissance de l’éveil de la conscience et de l’énergie, par leur flèche (Bāṇa बाण), donnent la direction du chemin à suivre.
Tout l’art du guide, c’est d’utiliser ces armes avec sagesse.

Je remonte alors mon foulard blanc sur ma bouche et descends légèrement mon turban de même couleur sur mon front, car un vent léger des sables se lève. Ma monture est fébrile.
Mon regard pointe l’horizon. Loin là-bas, au devant la caravane, nos éclaireurs nous font signe.

Jémihoa est le plus actif, c’est un ancien.
Il connait bien lui aussi la caravane pour avoir accueilli de nombreux aspirants à mes côtés et sous ma direction, les avoir initiés aux joies des curieuses postures en les démontrant de son corps agile, non sans une pointe de fierté retenue.

Il nous faut bifurquer à gauche si nous voulons prendre le bon sentier qui nous conduira au site caché de Brahmara Guphā भ्रमर गुफा
 [1] que nous atteindrons en principe dans quinze nuitées.

Non, ce n’est pas le site de Pétra en Jordanie [2] mais il n’a rien à lui envier. Ce n’est pas non plus le nom d‘une ancienne pratiquante qui s’est égarée dans les sables mouvants par sa langue de feu, il y a peu d’années.

Brahmara Guphā est un haut lieu dissimulé entre les rochers aux parois abruptes et doté d’un approvisionnement sûr en eau. [3]
1
J’y suis souvent venue avec mes anciens pratiquants en kriyā क्रिया et en Dhyāna ध्यान, et à chaque fois, l’arrivée est exaltante et pleine de surprises tant l’effet d’apparition y est saisissant.
C’est un peu la même sensation lorsque vous découvrez le temple d’Abou Simbel en Haute Egypte, en arrivant par l’arrière de la montagne, la contournant sur son flanc droit et que vous découvrez pour la première fois ces gigantesques statues immobiles et méditantes de Ramsès II et de Néfertari, scrutant éternellement l’horizon au-delà du lac Nasser.

Mais revenons à Brahmara Guphā.
On dit que cet endroit fut un lieu propice au développement d’une cité prospère et fut une étape importante du commerce caravanier, à l’époque où les hommes sages étaient consultés pour la gouvernance des cités [4]
Aujourd’hui, c’est un site abandonné par les voyageurs qui préfèrent les quartiers hautement animés en foule et en écrans colorés. Et tant mieux ! [5]
Les lieux silencieux et déserts sont devenus si précieux.
Ici, nul besoin d’images numériques ni de casques virtuels pour avoir des visions transcendantales.

Certes, il existe encore dans ce monde d’aujourd’hui, des hauts sites sacrés pris d’assaut par les lobbies touristiques qui participent à l’accélération de la dégradation de chefs-d’œuvres du passé et à la corruption des autochtones dépendants des lieux. Quelques chefs spirituels tentent d’y veiller, mais le sacré y est en souffrance.

Ici nous sommes dans notre tête, et nous pouvons en neutraliser l’entrée aux pollueurs de tout genre.

Brahmara Guphā se trouve après avoir traversé de multiples labyrinthes dans les rochers [6].
Lorsque nous arrivons à la partie centrale et principale, une grotte immense, une cavité ouverte accueille dans sa partie nord, trois façades de temples magnifiques. Ces temples sacrés et secrets aux couleurs "argilesques" sont sculptés au flanc des rochers.
Ils sont de tailles dégressives [7] et sont reliés entre-eux par des souterrains dans les profondeurs de leurs salles.
Il y a tant de beauté en eux que seuls les chercheurs silencieux aptes à méditer à leurs pieds, entendent les chants sacrés des rites anciens venant du passé. Ils y résonnent. [8].
Les contemplatifs peuvent à la phase lunaire montante, y entendre les sons d‘un lointain futur.
Ces perceptions ne sont que les prémices des expériences révélatrices ultérieures que sont les Epoustouflantes Montées Cognitives [9] que les yogis, les chercheurs du sacré connaissent bien.

Sur les pierres gravées, il est écrit que :
- dans le premier temple [10], un initié compose des partitions musicales par des impulsions lumineuses sur un parchemin particulier. Chaque note ou accord est formé par la formule d’un composant organique rare [11].
- dans le deuxième [12], un autre initié joue les partitions du premier temple et envoie de nombreux coursiers invisibles porter chaque son et son propre rôle à jouer, sur des autels disséminés dans la contrée. [13]
- Dans le troisième [14], un dernier initié tient en éveil la lampe sacrée sensible aux vibrations de la partition jouée et libératrice du sens des visions de celui qui réussit à entendre et à percevoir. [15]

Lorsque nous y arriverons, dans quelques lunes et quelques soleils, il nous faudra cependant pratiquer pendant des mois, voire pour certains des années, de longues méditations profondes et silencieuses, dans la pénombre de chaque temple.
Nous y reviendrons.

Souvenez-vous de notre escale à Triveṇī. Je vous y parlais des trois rivières souterraines qui s’unissaient en un flot puissant unique de conscience pour se diriger vers Sahasrāra सहस्रार, très loin là-bas, à plusieurs mois de marche. Sur le chemin pour y aller, ce flot unique et profond passe par Brahmara Guphā, y arrive tumultueux et se change en un flot d’images infinies et variées, rivalisant chacune de rapidités, d’étrangetés, de beautés, d’apparitions, de disparitions qui s’enchainent dans un processus ininterrompu.
Nul besoin de prendre des psychotropes.
Tout est là dans notre cerveau.
Nos bosons sont inlassables.

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Mais Brahmara Guphā ne se dévoile pas aisément.
Pour l’atteindre, il nous faudra préalablement, trouver, au-delà des dunes, les montagnes rocheuses qui l’abritent. C’est le site, surtout pour les yogis voyageurs que nous sommes, qui se trouve bien caché à l’intérieur de notre cerveau et que la lumière de Triveṇī éclaire.

Jémihoa, un de nos éclaireurs, trace toujours notre route en étant le premier à la marche. Petite gabarit, son crâne est rasé - non pas par alopécie mais par choix. L’habit aide aussi parfois à devenir ce que l’on désire être.
Ses mollets de coq, sûrs et puissants, en font un excellent marcheur. Son joli petit corps est encore très svelte à son âge mur. Il est l’exemple même que le yoga conserve.
Jémihoa a une particularité. Lorsqu‘il ouvre la marche pour la caravane, loin devant les autres, son pas est intense et rapide. Seuls, ceux entrainés à la randonnée font partie de son groupe intime.
Lorsque la caravane arrive dans un lieu pour se reposer et pratiquer les enseignements, Jémihoa n’est plus étrangement en avance et arrive, une fois que tout le monde est là, dans une marche très lente, posée et solennelle.
Jémihoa est aussi un pilier de la caravane. Sa fidélité et sa pratique assidue en font un beau pratiquant, bien qu’il ne sache parfois pas se positionner lorsque nous rencontrons sur le chemin, des voyageurs nous manquant de respect.
Nous avons pu l’observer se faire invisible comme une dune...
Mais peu importe, nous avons suffisamment de guerriers et guerrières sur nos montures.
La sagesse n’étant pas toujours la passivité devant le conflit.
Jémihoa a malgré tout de grandes qualités d’exigence et de bienveillance.
A une certaine époque, Jémihoa a dû marcher parallèlement à nos côtés patiemment et à l’écart, n’ayant plus la force d’être à l’avant. Je le guettais en permanence lorsque je le voyais nous suivre sur la dune voisine. Ce qui devait lui être prodigué à l’insu de ses camarades le fut et personne ne connut sa véritable traversée du désert.

4

Ne lâchant jamais la pratique, il gagna la bataille avec stoïcisme et sut reprendre avec panache, sa place d’honneur.
Parfois, trop centré sur nous-même, nous ne percevons pas la peine de l’autre.
Le yoga donne le courage et la volonté inébranlable.
C’est le chemin des forts.
Longue vie à Jémihoa.

Il est temps à présent de s’arrêter, de préparer notre bivouac, la nuit sera fraiche.
Nous reprendrons demain la route et les pratiques pour nous préparer à ce dernier feu de camp qui nous réunira sous les mêmes étoiles. Puissiez-vous être nombreux ce soir-là.
Nous nous y dirons au-revoir.
Je sens l’odeur des épices dans l’infusion du soir ...
Hari Om tat sat

Jaya Yogācārya

©Centre Jaya de Yoga Vedanta Ile de la Réunion
Remerciements à C. Pellorce pour la correction


[1 Ājñā cakra आज्ञा चक्र est le point de convergence (Triveṇī त्रिवेणी) des 3 principaux Nāḍī नाडी (trajets énergétiques) Iḍā इडा, Piṅgalā पिङ्गला, Suṣumṇā सुषुम्नानाडी du corps énergétique. Ils s’écoulent avec force pour former un seul courant de conscience à partir de ce confluent. Triveṇī, ce point lumineux a deux points de résonance, un dans le Bhrūmadhya भ्रूमध्य, le point inter-sourcilier à l’avant et un à l’arrière du crâne dans Candra cakra चन्द्र चक्र.
Sa réalité énergétique se trouve à l’intérieur du cerveau, au sommet de la moelle épinière et dans son point de résonance à l’avant.
Physiologiquement, au-dessus et à proximité de Triveṇī, au sommet de la moelle épinière, nous trouvons les parties ventrales du cerveau. Les ventricules sont des parties creuses baignant dans le liquide cérébro-spinal. Le système hypothalamique constitué de trois organes majeurs, l’hypothalamus, l’hypophyse (pituitaire) et l’épiphyse (pinéale) sont en contact avec des ventricules ou autres cavités.
Sans comparer directement l’ Amṛta अमृत au liquide cérébro-spinal ou aux hormones de croissance, notons ce que les textes anciens nous disent.
"Le corps de la pinéale dépasse dans le 3e ventricule et est entouré du liquide cérébro-spinal. Cette sécrétion claire descend du Soma cakra सोम चक्र (cakra de la lune au-dessus d’Ājña (action d’Ājñā cakra आज्ञा चक्र et Candra cakra चन्द्र चक्र). Il bouge à travers la cavité creuse du cerveau vers la moelle épinière jusqu’à’ a sa base. La pinéale, très sensible à la lumière, aide à réguler ce flot.
En kriyā yoga क्रिया योग, dans l’éveil du Prāṇa प्राण , par les techniques poussées des prāṇāyāma प्राणायाम, des Trāṭaka त्राटक, des concentrations et visualisations, nous considérons qu’à l’intérieur du corps énergétique, au sommet de la Suṣumṇā Nāḍī सुषुम्नानाडी apparentée à la moelle épinière à l’intérieur du cerveau, se situe une cavité nommée Brahmara Guphā. A cet endroit-là, des mécanismes subtils d’activation du Prāṇa et donc d’états modifiés de conscience ont lieu. Mais ils ne peuvent se faire qu’avec l’aide d’autres Nāḍī, de techniques avancées et processus complexes de pratiques yoguiques avancées.

[2Fabuleux site et merveilleux temple de Khazneh, « trésor du Pharaon ». Ce bâtiment est un tombeau nabatéen dont l’imposante façade est taillée dans le grès

[3Référence au liquide cérébro-spinal, voire aux hormones et neurotransmetteurs produits par le système hypothalamique.

[4 ṛṣi ऋषि, Cheik, Lamas, Pères, etc.

[5 Time square à New-York ou Shibuya à Tokyo

[6La substance blanche du cerveau est constituée d’axones, qui agissent comme des fils qui transportent des messages entre les neurones et les cellules de soutien. La substance blanche est située sous le cortex cérébral.] obtenus par le cours des anciennes rivières [[Référence aux Nāḍī du corps énergétique - réseau veineux, nerveux

[7Hypothalamus, hypophyse, épiphyse

[8Mahānāda महानाद

[9EMC, états modifiés de conscience. Selon l’état et le paradigme de la recherche scientifique, un état modifié de conscience ou EMC (aussi appelé état de conscience modifié ou ECM) est un état mental différent de l’état de conscience ordinaire, « représentant une déviation dans l’expérience subjective ou dans le fonctionnement psychologique par rapport à certaines normes générales de la conscience à l’état de veille ». Ainsi en est-il des rêves, états hypnotiques, hallucinations, transe, méditation, états mystiques, etc.

[10Hypothalamus

[11Neurotransmetteurs

[12Hypophyse

[13nombreuses hormones

[14Epiphyse

[15Mélatonine

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